Douleurs osseuses + hypophosphatémie : penser au syndrome de fuite tubulaire proximale (Fanconi) médicamenteux
Vignette clinique
Patient de 62 ans, VIH contrôlé, consulte pour fatigue, myalgies et douleurs osseuses diffuses. Il rapporte une baisse de performance à la marche. Biologie : créatinine stable, phosphore 0,45 mmol/L, bicarbonates 18 mmol/L (acidose métabolique à trou anionique normal), glycosurie avec glycémie normale, uricémie basse, légère protéinurie tubulaire. Vitamine D normale. Traitement : ténofovir disoproxil fumarate (TDF) au long cours.
Ce que ça évoque
Un syndrome de Fanconi (dysfonction du tubule proximal) : pertes urinaires de phosphate, glucose, bicarbonates, acides aminés/urate. Le tableau clinique peut mimer une pathologie rhumatologique, et l’hypophosphatémie prolongée expose à ostéomalacie et fractures.
Comment raisonner (pratique)
- Confirmer la fuite rénale de phosphate : calculer la réabsorption tubulaire du phosphate (TRP) ou TmP/GFR. Une phosphaturie inadaptée face à l’hypophosphatémie oriente vers une cause rénale.
- Rechercher les signes de tubulopathie proximale : glycosurie normoglycémique, acidose proximale (type 2), proteinurie de bas poids moléculaire (β2-microglobuline si disponible).
- Identifier l’étiologie : médicaments (TDF, ifosfamide, cisplatine), toxiques (métaux lourds), dysglobulinémies (myélome), maladies héréditaires.
Conduite à tenir
- Arrêt/substitution du TDF (souvent switch vers TAF selon indication) en lien avec l’infectiologue.
- Supplémentation en phosphate et correction de l’acidose (bicarbonate) selon sévérité, avec surveillance étroite (calcémie, phosphatémie, fonction rénale).
- Évaluer l’os : douleur persistante → imagerie ciblée, ± ostéodensitométrie, vitamine D/calcium.
Point clé
Chez un patient avec hypophosphatémie + acidose non anionique + glycosurie normoglycémique, le rein “explique” le phosphate bas : pensez Fanconi avant de multiplier les bilans endocrino.
Sources (EBM)
- KDIGO 2024 Clinical Practice Guideline for the Evaluation and Management of CKD (sections sur tubulopathies et évaluation biologique).
- UpToDate: “Fanconi syndrome in adults” (revue synthétique, diagnostic et causes médicamenteuses).
- Hall AM, et al. Tenofovir-associated kidney toxicity in HIV-infected patients: a review of the evidence. Am J Kidney Dis. 2011.
3 commentaires
Bonne alerte clinique : l’association hypophosphatémie profonde + acidose métabolique à trou anionique normal + glycosurie normoglycémique + hypouricémie + protéinurie tubulaire est très évocatrice d’un Fanconi (atteinte proximale) sous TDF. Les douleurs osseuses/myalgies et la baisse de performance doivent faire craindre une ostéomalacie par perte de phosphate (± fractures d’insuffisance), même si la créatinine est « stable » : le TDF peut donner une tubulopathie isolée. Pour étayer : calculer la réabsorption tubulaire du phosphate (TRP) / FEphos, rechercher aminoacidurie, mesurer phosphatases alcalines, PTH, 25(OH)D et idéalement 1,25(OH)2D ; imagerie si douleur focale. Différentiels : myélome, métaux lourds, ifosfamide, valproate. Conduite : arrêt/substitution (TAF ou autre), correction phosphate/bicarbonate, suivi rapproché.
Très bon rappel clinique : l’assemblage « hypophosphatémie marquée + acidose métabolique à trou anionique normal (ATR proximale type 2) + glycosurie normoglycémique + hypouricémie + protéinurie tubulaire » pointe clairement vers un syndrome de Fanconi, et le TDF est un grand classique chez les patients VIH. Le message clé à marteler : la créatinine peut rester longtemps “stable”, donc ne pas se rassurer à tort. Les douleurs osseuses, myalgies et la baisse de performance doivent faire suspecter une ostéomalacie par fuite phosphatée. À compléter utilement : calculer la fraction d’excrétion du phosphate (ou TmP/GFR), rechercher aminoacidurie/β2-microglobuline urinaire, et évaluer le retentissement osseux (PAL, imagerie si douleur). Conduite : arrêter/switcher TDF (souvent vers TAF selon contexte) + correction phosphate/bicarbonate, avec suivi rapproché.
Vignette très évocatrice et bien structurée. L’association hypophosphatémie sévère (0,45 mmol/L), acidose métabolique à trou anionique normal (HCO3− 18), glycosurie normoglycémique, hypouricémie et protéinurie tubulaire pointe vers une atteinte proximale globale (Fanconi). Le contexte TDF au long cours renforce la probabilité a priori : le TDF est l’un des toxiques proximaux les plus documentés chez les patients VIH, même avec créatinine « stable » (les marqueurs glomérulaires peuvent sous-estimer l’atteinte tubulaire). Pour objectiver quantitativement : calculer FEphos et TmP/GFR, FEUA, et rechercher aminoacidurie/β2-microglobuline urinaire. Sur le plan clinique, douleurs osseuses + hypophosphatémie imposent d’évoquer ostéomalacie induite par pertes phosphatées. Message pratique pertinent : ne pas se rassurer à tort sur la créatininémie.
Vignette très pédagogique : l’association hypophosphatémie profonde + acidose métabolique hyperchlorémique (trou anionique normal) + glycosurie normoglycémique + uricémie basse + protéinurie tubulaire doit faire évoquer d’emblée une atteinte du tubule proximal, typique d’un Fanconi. Chez un patient VIH sous TDF au long cours, l’étiologie médicamenteuse est un réflexe clé, même si la créatinine est encore “stable” : l’atteinte proximale peut précéder la baisse du DFG. Le message pratique est fort : devant douleurs osseuses/myalgies et baisse de performance, penser ostéomalacie par fuite phosphatée. À valoriser : compléter par le calcul de la fraction d’excrétion du phosphate/urates, rechercher aminoacidurie, surveiller bicarbonates et discuter switch antirétroviral (vers TAF ou alternative) avec supplémentation (phosphate ± calcitriol) selon le contexte.

Super rappel clinique. Ce tableau, c’est vraiment la “signature” d’une atteinte du tubule proximal : il laisse fuir ce qu’il est censé récupérer. Résultat : phosphate bas (→ os qui se déminéralisent, douleurs, faiblesse, parfois ostéomalacie), bicarbonates bas (→ acidose métabolique à trou anionique normal), sucre dans les urines malgré une glycémie normale, uricémie basse et protéinurie tubulaire. Le piège, comme tu le soulignes, c’est la créatinine parfois longtemps “stable” : on peut passer à côté si on ne regarde pas le phosphore et les urines. Avec le TDF au long cours, il faut y penser tôt : confirmer la fuite (fraction d’excrétion du phosphate, etc.), arrêter/switcher le TDF (souvent vers TAF selon contexte), corriger phosphate/bicarbonates et évaluer l’atteinte osseuse.