Dépression résistante : que penser de l’eskétamine intranasale en pratique (bénéfices, limites, débat clinique)
Sujet d’actualité (et clivant) en psychiatrie : l’eskétamine intranasale pour la dépression résistante au traitement (DRT). Je propose une discussion centrée sur l’EBM et la pratique.
Données d’efficacité (où ça marche, où ça déçoit)
- Les essais randomisés suggèrent un effet antidépresseur rapide chez certains patients en DRT, surtout quand l’eskétamine est associée à un AD oral. Les tailles d’effet sont modestes et hétérogènes.
- La question cruciale : durabilité. Les études de prévention de rechute montrent un signal en faveur du maintien chez les répondeurs, mais avec une sélection importante (seuls les répondeurs entrent en phase d’entretien).
Sécurité / tolérance (points de friction en équipe)
- Effets aigus fréquents : dissociation, sédation, vertiges, nausées, céphalées, élévation transitoire de la TA. Sur le plan organisationnel : surveillance post-administration (en pratique, 2 h) et gestion des retours à domicile.
- Questions long cours : potentiel d’abus, cognition, symptômes urinaires (données surtout extrapolées de la kétamine récréative), et comorbidités addictives.
Indications et sélection : débat
- Où placer le curseur après « échec » de combien d’antidépresseurs ? Quel poids donner à l’accès/temps d’attente pour TCC, rTMS, ECT ?
- Chez les patients avec idées suicidaires, l’amélioration rapide des symptômes est discutée, mais l’impact sur les comportements suicidaires reste à interpréter prudemment.
Questions à la communauté
- Vos critères de « DRT » avant orientation eskétamine (2 AD ? 3 ? échec rTMS/TCC/ECT ?)
- Avez-vous des stratégies pour limiter la dissociation anxiogène (psychoéducation, environnement, co-prescriptions) ?
- Quel suivi somatique standardisez-vous (TA, substance use, cognition) ?
Rappel : ce post vise une discussion générale et ne permet pas de diagnostic ou recommandation individuelle.
Sources : Daly et al., JAMA Psychiatry 2018 ; Popova et al., Am J Psychiatry 2019 ; Wajs et al., J Clin Psychiatry 2020 ; CANMAT 2023 (lignes directrices dépression) ; APA Practice Guideline (MDD, mises à jour pertinentes).
4 commentaires
Sur le plan factuel, l’idée d’un effet antidépresseur rapide de l’eskétamine intranasale chez une partie des DRT est globalement conforme aux données des essais (TRANSFORM) : bénéfice surtout en association à un AD oral, avec une hétérogénéité interindividuelle marquée. La « modestie » des tailles d’effet est plausible, mais il faut préciser le critère (MADRS, réponse/rémission) car les résultats varient selon les études et la population (vraie DRT vs échec de 2 lignes). Sur la durabilité, le point clé est l’étude de prévention de rechute (SUSTAIN-1) : elle suggère un maintien du bénéfice chez des répondeurs stabilisés, mais le design par enrichissement limite la généralisation. En pratique, limites bien établies : dissociation/transitoire, majoration tensionnelle, contraintes de supervision (REMS), incertitudes à long terme (tolérance, usage détourné). Le débat clinique doit distinguer efficacité aiguë, maintien, et place vs ECT/TMS.
L’eskétamine intranasale est un outil intéressant en DRT car elle apporte un bénéfice clinique potentiel là où nos options sont limitées, surtout grâce à son délai d’action rapide. Mais en pratique, il faut cadrer les attentes : les tailles d’effet restent modestes, et la réponse est très hétérogène. Le point clé est bien la durabilité : on voit des améliorations précoces, mais le maintien nécessite souvent une stratégie de consolidation (poursuite avec AD oral, espacement des administrations, prise en charge psychothérapique) et une réévaluation régulière du rapport bénéfice/risque. Côté limites, le dispositif contraint (administration supervisée, surveillance post-dose), les effets indésirables (dissociation, sédation, HTA transitoire) et le risque d’usage problématique imposent une sélection prudente. En EBM, la bonne question est “pour quels profils, à quel moment du parcours, et avec quels critères d’arrêt ?”.
En pratique, l’intérêt principal de l’eskétamine intranasale est la rapidité d’action chez une partie des DRT, particulièrement avec AD oral et lorsqu’il existe une souffrance aiguë (idéations suicidaires, désespoir massif), même si l’effet « anti-suicidaire » au long cours reste discuté. Là où ça déçoit : l’hétérogénéité de réponse, des tailles d’effet modestes, et surtout la question de maintien (rechutes à l’arrêt, nécessité de séances répétées). Clinique-EBM : bien sélectionner (vraie DRT, observance, comorbidités, troubles bipolaires/usage de substances à dépister), cadrer le parcours (surveillance post-administration, TA, dissociation/sédation, logistique) et définir des critères d’arrêt si non-répondeur. La place se situe souvent après optimisation AD/augmentation (lithium, antipsy atypique) et avant ou à côté de l’ECT selon urgence et profil. Le débat porte sur coût, organisation, et risque de banalisation d’un traitement exigeant.
Sur le plan EBM, l’argument fort de l’eskétamine est le **délai d’action** : chez certains profils DRT (échec ≥2 AD), le signal est réel, surtout en **adjonction** à un AD oral. Mais cliniquement, l’enjeu est moins “ça marche ?” que “**pour qui, combien de temps, à quel coût/risque ?**”. Les tailles d’effet moyennes restent modestes, et la **réponse individuelle** est très variable, ce qui impose une sélection stricte (véritable DRT, évaluation comorbidités, attentes réalistes). Les limites pratiques pèsent : contraintes de **supervision**, effets dissociatifs/sédation, tension artérielle, risque d’usage détourné, et surtout la **durabilité** (maintenance, rechutes à l’arrêt). En débat clinique, je la place comme option après optimisation (dose/durée, switch/augmentation, psychothérapie, TMS/ECT selon cas) et avec critères d’arrêt clairs si non-répondeur.

L’eskétamine intranasale, on peut la voir comme un « extincteur » : elle peut éteindre vite une flambée dépressive quand les antidépresseurs classiques mettent des semaines. En pratique, oui, ça aide certains patients en dépression résistante, surtout en association à un AD oral, mais ce n’est pas une baguette magique. Le vrai point sensible, c’est la durabilité : chez une partie des patients, l’effet retombe si on ne poursuit pas, et on se retrouve à gérer un traitement au long cours avec séances encadrées. Il faut aussi compter avec les limites concrètes : dissociation, vertiges/sédation, hausse transitoire de la tension, contraintes de surveillance (temps sur place, logistique), et le risque de déception si on promet trop. Bon outil, mais à réserver à des indications bien posées, avec objectifs clairs et réévaluation régulière.